Entretien avec...
Christian Voltz
(sculpteur et illustrateur)
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Au cours des deux premières années, je me suis rendu compte qu'au delà de la fabrication de personnages, je voulais raconter des histoires. Je me suis donc spécialisé en illustration, pour pouvoir développer une dimension narrative. Cependant, j'avais des lacunes en dessin. Lorsque je suis sorti des Arts Déco et que j'ai écrit ma première histoire, Toujours rien, je suis donc revenu aux objets de récupération que j'avais abandonnés pendant quelques années.

Aujourd'hui, beaucoup d'auteurs travaillent en volume à partir de matériaux de toutes sortes, mais il y a vingt ans, ce n'était pas encore le cas... Par chance, j'ai débuté au moment où une petite maison d'édition, Le Rouergue, commençait à faire parler d'elle. Ils ont tout de suite été intéressés.

Rue de la Mémoire : Les objets avec lesquels vous travaillez peuvent être qualifiés de rebuts...

Christian Voltz : Oui. Je ne parcours pas les brocantes ou les antiquités à la recherche de formes sophistiquées. Il me faut des choses simples : des rondelles, du fil de fer... Ce qui m'intéresse est la manière dont ces objets, assemblés entre eux, se mettent à raconter quelque chose. La façon dont un boulon se charge de poésie pour devenir un œil, un bout de bois un nez, etc.

Rue de la Mémoire : À l'heure de l'obsolescence programmée, où les choses n'ont pas le temps de vieillir, il est presque subversif de valoriser ce type d'objets. Cela correspond-il chez vous à une démarche consciente ?

Christian Voltz : Au départ, je ne me suis pas posé la question, tant ces objets s'imposaient à moi avec évidence. Cependant, il est clair que le fait de donner une nouvelle vie à des déchets m'intéresse beaucoup. Je suis plus dans une démarche de décroissance que de consommation effrénée-!

D'ailleurs, à une époque où je faisais des ateliers avec des enfants, je travaillais beaucoup autour de l'éphémère. Tout le monde pouvait se servir dans un pot commun pour réaliser ses travaux, mais ensuite, une fois que les résultats avaient été photographiés, les objets devaient être restitués pour pouvoir servir au cours de l'atelier suivant. Dans une société fondée sur l'accumulation d'objets, il peut être frustrant pour des enfants de ne pas repartir à la maison avec ce qu'ils ont fait, mais je préfère qu'ils comprennent le procédé, puis qu'ils récupèrent des bricoles chez eux pour fabriquer leurs propres personnages !











Rue de la Mémoire
Votre travail se caractérise par l'utilisation d'objets de récupération au métal rouillé ou au bois patiné. Qu'est-ce qui vous a conduit à utiliser ces matériaux ?

Christian Voltz : Vers l'âge de 17-18 ans, j'ai arrêté de courir et j'ai commencé à regarder les choses. Je me suis alors mis à ramasser de petits objets que je trouvais dans la rue. Des plaques rouillées, des morceaux de cuir craquelé, des bouts de bois couverts de peinture écaillée... Des objets sur lesquels le temps était passé et avait laissé sa trace. Un monde s'est ouvert pour moi. Il est devenu évident que j'avais envie de travailler avec ces éléments – d'ailleurs, je ne travaille jamais avec des matières qui ne s'altèrent pas, comme le plastique ou l'inox. Quand j'ai compris que mon travail allait aussi tourner autour du personnage, j'ai commencé à assembler de grandes figures avec du fil de fer et des objets trouvés à droite à gauche. Ce sont eux qui m'ont permis d'entrer aux Arts Déco de Strasbourg.

Au cours des deux premières années, je me suis rendu compte qu'au delà de la fabrication de personnages, je voulais raconter des histoires. Je me suis donc spécialisé en illustration, pour pouvoir développer une dimension narrative. Cependant, j'avais des lacunes en dessin. Lorsque j'ai écrit ma première histoire, Toujours rien, je suis donc revenu aux objets de récupération que j'avais abandonnés pendant quelques années.


















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En fait, mon travail repose sur deux démarches, presque opposées. Les sculptures sont soudées et s'inscrivent dans un espace. Les illustrations, en revanche, sont posées à plat pour être photographiées. Un personnage peut donc être utilisé d'une page sur l'autre avant de disparaître. À l'exception de deux ou trois qui circulent dans le cadre d'expositions, il n'existe donc pas d'originaux.

Rue de la Mémoire : Invitez-vous les enfants à adopter la même démarche ?


Christian Voltz
: Ils ont naturellement tendance à récolter des choses dans leurs poches, à inventer des histoires à partir de trois fois rien... Je n'ai donc rien à leur apprendre, sinon à réfléchir au personnage, à son attitude, à son expression...
Ce qui est fabuleux, avec cette technique, c'est que, rien n'étant collé, un personnage qui sourit peut devenir triste si on retourne sa bouche, furieux si on lui dessine un sourcil avec un bout de bois, etc. Ensuite, on peut mettre en scène deux personnages, puis créer une interaction, mais je suis ravi si un lecteur, regardant une capsule écrasée, se dit : « Ouah, c'est super beau ! ».

Rue de la Mémoire : Parlons à présent des histoires que vous racontez. Peut-on dire que certaines d'entre elles ont une dimension politique ? Je pense par exemple à Heu-reux, qui met en scène l'union d'un taureau et d'un bélier et qui ne peut qu'évoquer la question du mariage homosexuel.

Christian Voltz : Je n'écris pas pour les enfants, en me demandant ce qui leur plairait. J'écris parce que certains thèmes me touchent. Je rédige beaucoup de débuts d'histoires, dont la plupart restent à l'état d'amorces, et puis, parfois, un événement m'incite à développer l'un d'entre eux. Lorsque j'ai vu et entendu les réactions hystériques que provoquait en France le mariage pour tous, je me suis senti profondément triste et en colère, et cela m'a donné envie de développer ce qui allait devenir Heu-reux. Cependant, le livre est paru un certain temps après les manifestations hostiles au mariage pour tous, en raison des délais qu'impliquent la gestation et la fabrication d'un album, et je considère que c'est une bonne chose. Publier un livre sur ce sujet en pleine polémique aurait été contreproductif, et n'aurait pas correspondu à mon objectif. Je préfère travailler de façon plus douce. D'ailleurs, je suis heureusement surpris de constater que Heu-reux est entré dans les écoles, et qu'il est régulièrement utilisé par des enseignants.


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