Je dirais que les jeunes que je rencontre sont souvent désorientés, chez certains on peut trouver simultanément des réflexes nationalistes mais aussi un esprit d’ouverture, ainsi que des doutes et des interrogations, et on sent que, quand il y a nationalisme, celui-ci n’est souvent pas figé. Par ailleurs, il y aussi des jeunes très engagés qui essayent de dépasser les clivages ethniques ou autres, notamment à travers des associations, comme la YIHR qui opère dans toute la BiH, mais aussi au niveau local, comme le Centre de jeunes de Gorni Vakuf-Uskoplje, ville a moitié croate et à moitié bosniaque, qui organise des activités pour les jeunes de toute la ville. En ce qui concerne la guerre, il faut aussi mentionner que beaucoup de jeunes en ont ras-le-bol d’en entendre parler, vu que sa mémoire est omniprésente. Cela dit, même avec ces derniers, j’ai fait l’expérience qu’il est possible de travailler sur des questions historiques et mémorielles, à partir du moment où cela est fait d’une manière constructive, en s’appuyant par exemple sur des approches de multi-perspectivité.

Pour ce qui en est des termes « devoir de mémoire » ou « droit à l’oubli », je m’en méfie un peu car ce sont partiellement devenus des mots vides de sens. Mais s’il fallait en choisir, je ferais partie de ceux qui utiliseront plutôt le terme « travail de mémoire » que celui de « devoir de mémoire », trop normatif à mon goût. Quant au « droit à l’oubli » : évidemment, chaque processus mémoriel contient nécessairement aussi de l’oubli, mais plutôt que le « droit à l’oubli », qui peut facilement être instrumentalisé politiquement, je préfèrerais parler du « droit à l’apaisement mémoriel». Mais ce droit est aussi et surtout un travail. En BiH comme ailleurs, l’alternative n’est pas entre mémoire et oubli, mais entre approches mémorielles critiques et constructives et approches mémorielles idéologiques.


Rue de la Mémoire : L'édification de mémoriaux permet de donner au passé une visibilité dans l'espace public. Cependant, dans un contexte politique encore marqué par les nationalismes, comment faire pour qu'ils ne témoignent pas de mémoires communautaires, fragmentées, qui entretiennent les antagonismes plus qu'elles ne favorisent la réconciliation ?

Nicolas Moll : Les monuments érigés en BiH depuis la guerre, qu’ils soient à l’initiative de municipalités, de vétérans de guerre ou d’associations de victimes civiles, se focalisent souvent sur un groupe ethno-national. Ceci n’a rien de particulier en soi. Aux États-Unis, les monuments aux morts relatifs à la Deuxième Guerre Mondiale ou à la guerre du Vietnam sont des monuments dédiés aux morts américains, et non pas aux morts japonais ou vietnamiens. En France, les monuments dédiés aux morts de la guerre d’Algérie sont, pour la très grande majorité, dédiés aux soldats ou civils français, et non pas aux morts algériens. Chaque groupe majoritaire (et minoritaire aussi,
par ailleurs) a tendance à se focaliser sur ses propres victimes.

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La spécificité de la BiH, avec ses trois « peuples constitutifs », est que nous avons dans le même pays officiellement trois groupes majoritaires, et que nous trouvons donc parallèlement des monuments dédiés à chacun des trois groupes, dépendant de la localité où le groupe a, b ou c est majoritaire. Dans un pays divisé comme la BiH, les monuments participent ainsi à la fragmentation politique et sociale du pays, et la renforcent même, notamment si les inscriptions contiennent des généralisations négatives sur un autre groupe ethnique. Cela dit, de nombreux monuments ne contiennent pas de telles généralisations négatives. Et il y aussi des exemples intéressants qui illustrent le refus d’entrer dans les logiques ethno-nationales : à Kozarac, une commune majoritairement bosniaque de la municipalité de Prijedor où plus de 1.200 Bosniaques furent tués, l’inscription du monumen dit simplement : « Aux citoyens innocents tués de Kozarac, 1992-1995 ».

Mentionnons également qu’il existe une discussion sur l’érection d’un monument commun à toutes les victimes civiles de la guerre, indépendamment de leur nationalité, à l’instar d’un monument érigé en 2011 au Monténégro et qui est dédié « aux victimes civiles des guerres dans l’ancienne Yougoslavie entre 1991 et 2001 ». Mentionnons par ailleurs le projet de la municipalité de Sarajevo d’ériger à Kazani un monument aux civils serbes qui y ont été tués par des militaires bosniaques pendant le siège de Sarajevo. Si ce projet se réalise, ce serait un pas symbolique très important, car ce serait le premier monument en BiH qu’une communauté dédie aux victimes d’un crime réalisé par des membres du groupe majoritaire, et cela seulement 20 ans après la guerre. Par ailleurs, il faut aussi noter que certaines associations organisent des visites de monuments des trois communautés, pour exprimer leur respect de toutes les victimes de la guerre et pour susciter un dialogue entre les différentes interprétations et mémoires de la guerre. Nous voyons donc que même si les monuments reflètent la fragmentation de la BiH, ils peuvent aussi être utilisés dans une perspective de rapprochement et de dialogue.

Cela dit, je pense qu’il ne faut pas surestimer l’importance de monuments dans un travail de réconciliation qui dépend de beaucoup d’autres facteurs. En France, de nombreuses plaques commémoratives installées après 1945 indiquaient (et indiquent) « Tués par les Allemands ».  Cela n’a pas empêché le processus de réconciliation franco-allemande.


Rue de la MémoireLa construction de la paix entre les pays et au sein de chacun d'entre eux dépend à la fois de l'action politique et de projets de la société civile. Dans les Balkans, de quel côté doit-on attendre, dans les années à venir, les initiatives les plus prometteuses ?

Nicolas Moll : Il y a déjà eu des initiatives prometteuses, aussi bien au niveau politique qu’au niveau de la société civile.
 

Au niveau politique, soulignons par exemple qu’en 2010 le président de Serbie s’est rendu à Srebrenica, que le président de Croatie a rendu hommage aux victimes bosniaques tués dans le village Ahmici par des soldats croates, et que le membre bosniaque de la Présidence de BiH s’est publiquement excusé pour toute personne innocente tuée par l’Armée de BiH. Mais le problème est qu’il s’agit là surtout d’actes ponctuels, et que les partis politiques dominants n’ont pas mis en place une véritable politique de réconciliation - ou bien parce qu’ils préfèrent continuer jouer sur la peur de l’autre ou bien parce qu’ils craignent les groupes plus nationalistes au sein de leur parti ou dans la société.

En ce qui concerne la société civile, il y a de nombreuses initiatives intéressantes : d’une part, des ONG comme le Humanitarian Law Centar et la Youth Initiative for Human Rights en Serbie ou Documenta en Croatie, qui s’attaquent directement à l’attitude de leur propre groupe majoritaire consistant à ne pas vouloir regarder le passé d’une manière autocritique. D’autre part, des associations qui travaillent par exemple avec des vétérans de guerre ou bien des victimes civiles de tous les côtés en BiH, et qui contribuent ainsi à créer des liens et des ponts à l’intérieur de la BiH. La plupart de ces associations travaillent dans une perspective de moyen ou long terme, et leur travail a aussi atteint une certaine ampleur avec l’initiative REKOM : cette initiative rassemble plus de 1.800 organisations et individus de toute l’ex-Yougoslavie demandant l’établissement d’une Commission indépendante et interétatique chargée d’établir les faits sur l’ensemble des crimes commis en ex-Yougoslavie entre 1991 et 2001, et a récolté plus de 600.000 signatures pour soutenir ce projet. Pour l’instant, l’initiative est bloquée, car les différents gouvernements des pays successeurs de la Yougoslavie ne se sont pas mis d’accord pour établir une telle commission. Cela montre bien le problème : il y a un décalage entre (une partie de) la société civile, qui est en avance sur le travail de mémoire et de réconciliation, et le niveau politique qui traîne des pieds et qui empêche pour le moment des progrès substantiels. Mais cela ne veut pas dire que le travail associatif est vain : d’une part, ce travail est utile pour toutes les personnes impliquées et peut contribuer à faire évoluer les esprits, d’autre part, le contexte politique peut changer et amener une situation qui favorisera le développement d’une véritable politique de construction de la paix. N’oublions pas non plus que nous ne sommes que 20 ans après la guerre, ce qui est beaucoup
pour un être humain, mais assez peu pour une société.

Notice biographique

Nicolas Moll, né en 1965 à Bruxelles d’une mère française et d’un père allemand, a fait des études d’histoire contemporaine et de sciences politiques à Fribourg i. Br., Genève, Aix-en-Provence et Strasbourg. Thèse de doctorat en histoire contemporaine à l’Université de Fribourg i. Br. en 2002. Il a participé au développement des programmes de l’OFAJ avec les Balkans à partir de 2001 et a déménagé à Sarajevo en 2007, où il a travaillé pendant deux ans comme Directeur Adjoint du Centre culturel André Malraux. Depuis, il travaille d’une part comme historien indépendant, et d’autre part comme formateur dans le domaine de la coopération interculturelle et du travail de mémoire. Ses recherches portent sur l’histoire de l’Europe au 20ème siècle, notamment sur les relations franco-allemandes, les Balkans Occidentaux et les processus de sortie de guerre. Il est coordinateur de « Memory Lab. Trans-European Exchange Platform on History and Remembrance ».

Pour plus d’informations :

www.nicolasmoll.eu
www.memorylab-europe.eu