Entretien avec Nicolas Moll, historien et formateur dans les domaines de la coopération interculturelle et du travail de mémoire (voir notice).

Réalisé par Ludovic Fresse pour «-Rue de la Mémoire
-» en octobre 2014.


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Après quelques projets ponctuels abordant des questions historiques et mémorielles avec des étudiants, l’OFAJ, le Centre Malraux à Sarajevo et la Youth Initiative for Human Rights (YIHR) en Bosnie-Herzégovine ont donc décidé de lancer, en 2010, une initiative plus substantielle, qui sadresse spécifiquement à des personnes travaillant dans des Mémoriaux, des Musées historiques ou des ONG s’occupant de travail de mémoire en Europe de l’Ouest et en Europe du Sud-Est, pour échanger des expériences et développer des projets communs. C’est devenu Memory Lab, une plate-forme qui réunit actuellement une quarantaine de personnes et d’organisations d’Allemagne, Belgique, Bosnie-Herzégovine, Croatie, France, Kosovo, Macédoine, Pays-Bas, et Serbie. Cette plate-forme s’articule autour d’un séminaire et d’un voyage annuel, chaque fois dans un pays européen différent, et a débouché sur de nombreuses activités de coopération bi- ou multilatérales. Avec au fond toujours la même question à laquelle il n’y a pas de réponse toute faite : comment construire un dialogue constructif sur des passés difficiles, des passés qui continuent d’influencer notre présent ? Et avec comme but général de contribuer à développer une société civile européenne et un espace de mémoire européen dont les Balkans Occidentaux fassent partie intégrante.

Rue de la Mémoire
: Vous êtes franco-allemand et travaillez régulièrement en Bosnie-Herzégovine (BiH). Quelles sont, selon vous, les principales différences et similitudes entre la mémoire de la Seconde Guerre Mondiale en France et en Allemagne dans les années 1960, vingt ans après le conflit, et la mémoire des guerres des années 1990 dans les pays d'ex-Yougoslavie aujourd'hui - et notamment de la guerre en BiH ?


Nicolas Moll : Il y a des différences entre les guerres même, et entre les processus d’après-guerre. La Deuxième Guerre Mondiale, pour la France et l’Allemagne, est une guerre entre deux États distincts et qui se termine en 1945 par une défaite claire, militaire et politique, de l’Allemagne nazie. En ce qui concerne la guerre en Bosnie-Herzégovine de 1992 à 1995, même si la Serbie et la Croatie étaient fortement impliqués, il s’agit d’une guerre qui oppose différentes parties au sein du même État. Elle ne se termine pas avec une victoire d’un côté, mais avec une position de pat au niveau militaire et avec un compromis politique, les accords de paix de Dayton, qui implique le partage du pouvoir à l’intérieur du pays entre les différentes parties qui se sont fait la guerre. Le conflit s’est donc terminée militairement en BiH en 1995, mais pas vraiment au niveau politique et psychologique. 

Rue de la MémoireVous êtes le coordinateur de « Memory Lab », plate-forme européenne réunissant des acteurs de la mémoire de différents pays d'Europe de l'Ouest et du Sud-Est. Quelle a été la genèse de ce projet ?

Nicolas Moll : Au début, il y a les activités de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ) dans les pays successeurs de la Yougoslavie, organisant et soutenant des échanges entre des ONG et des étudiants de France, d’Allemagne et de pays de l’ex-Yougoslavie. Cette initiative a été lancée en 2000, juste après la guerre au Kosovo. Je faisais partie de l’équipe de l’OFAJ qui a mis en place cette initiative, et dans ce travail avec des sociétés d’après-guerre, un des défis principaux qui se posait pour nous était : « Comment parler de la guerre ? »  Une des tendances était de ne pas en parler, ce qui en certaines occasions peut être légitime ; en même temps, il n’est pas possible de ne pas en parler, puisque les conséquences et les mémoires de la guerre sont omniprésentes, et si on n’essaye pas de travailler sur cette question, elle va tôt ou tard vous jaillir à la figure.

Par ailleurs, nous nous sommes rendus compte à quel point la coopération entre Français et Allemands d’une part, et citoyens des pays successeurs de la Yougoslavie d’autre part, pouvait être bénéfique pour toutes les parties impliquées.
Les premiers, dont la grande majorité est née longtemps après 1945, découvrent les ravages de la guerre, ce qui leur permet de jeter un nouveau regard sur leur propre histoire et sur les défis du travail de mémoire et de la réconciliation. Dans le même temps, la présence française et allemande peut aider les seconds à prendre de la distance par rapport à leurs propres expériences et à parler de la guerre d’une manière différente.



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Du point de vue mémoriel, l’organisation et le partage constitutionnels de la BiH entre les trois « peuples constitutifs », les Bosniaques, les Croates, et les Serbes, signifie aussi qu’il n’y a pas un discours dominant sur la guerre qui se développe au sein du pays, mais au moins trois discours collectifs sur la guerre qui se contredisent radicalement. Entre la France et l’Allemagne, le travail de réconciliation après 1945 n’a pas été simple, et cela malgré le fait qu’il y avait une situation nette après 1945 et que l’Allemagne avait clairement reconnu sa défaite et changé de régime politique. On imagine donc à quel point la situation est compliquée en BiH où les différents groupes mémoriels vivent au sein du même pays et où les partis et les discours nationalistes restent très forts. En simplifiant beaucoup, on pourrait dire que 20 ans après la guerre en BiH, il y a beaucoup de mémoires, mais peu de réconciliation. Entre la France et l’Allemagne, en 1965, il y a un processus de réconciliation en marche, consacré par le Traité de l’Elysée de 1963, avec une forte volonté politique de tourner la page, malgré l’existence de mémoires douloureuses qui n’ont pas trop voix au chapitre. Mais encore une fois : les conditions de départ dans les deux cas sont très différentes.

Rue de la Mémoire : Les jeunes Bosniens qui ont 18 ans aujourd'hui sont nés après le conflit qui s'est déroulé sur leur territoire entre 1992 et 1995. Quel regard portent-ils sur cette période ? Quelle approche, du « devoir de mémoire » au « droit à l'oubli », peut servir de fondement à une éducation à la paix de cette nouvelle génération ?

Nicolas Moll : La guerre a provoqué une large homogénéisation ethnique des différentes parties du pays, ce qui veut dire que la plupart des jeunes en BiH grandissent avec des jeunes de leur propre ethnicité, et dans un contexte politique, social et familial qui entretient la méfiance envers autres groupes ethniques plutôt que l’ouverture. Les divisions du pays, provoquées par la guerre et largement entérinées par les accords de Dayton, touchent aussi le paysage éducatif : selon le principe de trois peuples constitutifs, il y a trois systèmes éducatifs parallèles, dépendant de la majorité ethnique, ce qui implique trois différents enseignements de l’histoire. Nous nous trouvons donc plutôt en situation d’une éducation à l’identité nationale (de chacun des trois groupes ethniques) plutôt que d’une éducation à la paix ou à la citoyenneté. Mais cela veut-il dire que la jeunesse en BiH aujourd’hui est surtout nationaliste ? Je ne partage pas cet avis.

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