Entretien avec...
Elisabeth Kulus
(directrice du Centre d'Initiation à la Nature et à l'Environnement (CINE) de Bussière, à Strasbourg)
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Rue de la Mémoire : La ferme Bussière est située à la frontière entre milieu rural et milieu urbain. Quel est l'impact de cette situation géographique sur votre travail ?

Elisabeth Kulus : Être à la frontière entre la ville et la campagne présente des atouts certains. Quel meilleur endroit à Strasbourg pour sensibiliser tous les publics à la nature et à la protection de la biodiversité qu'ici, en bordure d'une forêt qui représente un véritable patrimoine européen ? Nous sommes à la fois impliqués dans ces questions naturalistes et tournés vers la ville, puisque nous nous trouvons dans le quartier strasbourgeois de la Robertsau. Il est intéressant d'être dans cette interface et de faire de la sensibilisation à la nature dans des milieux différents. La question de la densité de population et celle des espaces naturels dans une zone où la place a tendance à manquer sont des sujets essentiels sur un territoire comme celui de l'Eurométropole.

Rue de la Mémoire : La notion d'initiation à l'environnement peut recouvrir des activités très diverses, de la médiation scientifique à la formation éco-citoyenne. Quelles sont vos priorités pédagogiques ?

Elisabeth Kulus
 : Nous avons une équipe très qualifiée sur les aspects naturalistes, qui peut développer des animations diverses en fonction des publics : en privilégiant une approche sensorielle, ludique, avec les plus petits, en proposant une approche plus scientifique à partir du cycle 3. Cependant, nous sommes aussi là pour faire discuter et réfléchir ! Au-delà de la transmission de savoir, nous cherchons à reconnecter l'humain à la nature, à rendre vivant le vivant, pourrait-on dire. Cet ancrage dans la nature correspond à un retour à des choses simples mais fondamentales. Il apporte un certain apaisement face à l'accélération de la société. C'est aujourd'hui un défi de ralentir, de se poser et de partir à la découverte de son environnement !

Par ailleurs, notre action est construite sur des valeurs, dont témoignent les liens que nous construisons avec nos publics et nos partenaires. Cette philosophie nous différencie de certaines entreprises privées qui proposent de l'éducation à l'environnement avec d'autres fins. Ce modèle, porté à la fois par les bénévoles de l'association et par l'équipe permanente, me semble important pour faire face aux enjeux environnementaux, mais aussi sociétaux auxquels nous sommes confrontés. C'est avant tout un projet humain, avec ce que cela implique d'énergies, d'idées, etc.

Le public scolaire peut être accueilli sur le site de Bussière, mais nous sortons de plus en plus pour aller à la rencontre des classes, dans le cadre d'animations ponctuelles ou de projets à l'année, en co-conception avec un-e enseignant-e – dans la limite de nos capacités, car notre équipe est réduite. C'est intéressant de faire découvrir aux enfants la biodiversité autour de leur établissement, la biodiversité quotidienne, « banale », en quelque sorte, dans des espaces très minéralisés. Nous avons aussi créé des dispositifs scolaires de plusieurs jours, de façon à travailler de façon plus intensive sur des sujets comme le climat, l'éco-citoyenneté, etc.











Rue de la Mémoire
Le CINE est installé dans une ancienne ferme, soit dans un bâtiment à valeur patrimoniale. Quelle a été la genèse de ce projet ?

Elisabeth Kulus : Notre structure est, historiquement, liée au réseau de protection de la nature en Alsace, notamment à Alsace Nature, qui a créé l'ARIENA (Association Régionale pour l'Initiation à la Nature et à l'Environnement en Alsace), à laquelle nous appartenons. D'autres maisons de la nature existaient dans la région, mais il n'y en avait pas à Strasbourg. La ferme Bussière n'était pas encore rénovée, mais une étude du milieu associatif a montré les potentialités de ce lieu et les pouvoirs publics se sont laissé convaincre. Pour le CINE, être identifié à un lieu d'accueil emblématique est un atout. Par ailleurs, l'association SINE (Strasbourg Initiation Nature Environnement), gestionnaire du site, travaille en maillage avec d'autres associations qui utilisent également le bâtiment, dans une logique d'intelligence collective. On peut ainsi dresser un pont entre l'histoire passée et l'histoire présente, qui nous incite à redéfinir un certain nombre de choses autour de l'écologie !

L'ARIENA est composée d'une cinquantaine de membres répartis sur l'ensemble du territoire alsacien. Parmi eux, 9 structures sont labellisées CINE. Elles se divisent le territoire en secteurs – le nôtre est celui de l'Eurométropole, qui n'est pas le plus grand en superficie, mais représente un bassin de population important. Cette organisation permet notamment de limiter les déplacements, en favorisant la proximité. Il est intéressant de remarquer que la plupart des CINE sont installés dans des bâtiments à caractère historique...
















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Nous nous adressons au public adulte à travers des partenariats avec des communes, des ateliers, des conférences, des sorties nature, etc. Le relais des centres socio-culturels est aussi important, car il permet de s'adresser à des publics qui ne viendraient pas à Bussière. Enfin, les événements que nous organisons sur place, comme par exemple le Salon du Livre, qui aura lieu en novembre, contribuent à renforcer la notoriété du site.

Rue de la Mémoire : Vous avez une programmation culturelle. En quoi cette dimension artistique enrichit-elle votre travail d'initiation à l'environnement ?

Elisabeth Kulus : Les expositions ou les séances de cinéma que nous organisons nous permettent de toucher un public plus large que celui qui s'intéresse à nos activités traditionnelles. Par ailleurs, quand nous avons élaboré notre projet associatif, nous nous voyions mal ne faire que de l'éducation à la nature. Dans un lieu comme celui-ci, en milieu péri-urbain, nous nous devions de diversifier les approches. Faire le lien entre la culture et la nature enrichit notre travail tout en restant sur une thématique environnementale. Nous pouvons de cette façon faire découvrir des artistes engagés, à raison de quatre expositions par an en moyenne. C'est d'ailleurs impressionnant de constater combien d'artistes ont une relation particulière à la nature, que ce soit à travers leurs sujets ou leur technique. Nous ne sommes pas à cours d'idées ni de propositions ! Cette créativité peut être inspirante pour les gens, car elle touche d'autres parties de l'âme humaine, et permet de faire passer différemment notre message.

Rue de la Mémoire : Quels sont vos partenaires sur le territoire de l'Eurométropole et avez-vous développé des coopérations avec des structures similaires du côté allemand ?

Elisabeth Kulus : Nos partenaires institutionnels principaux, ceux qui soutiennent le projet de l'association, sont l'Eurométropole, le département du Bas-Rhin et la Région Grand Est, auxquels s'ajoutent l'Agence de l'eau Rhin-Meuse, l'État à travers la DREAL et la Préfecture sur certains projets ciblés. Du côté des partenaires associatifs, nous travaillons chaque année avec une trentaine d'organisations différentes, dont certaines sont membres de SINE (et réciproquement, comme c'est le cas d'Alsace Nature), en jouant à la fois sur une proximité philosophique et une complémentarité thématique. Sur l'air, par exemple, nous coopérons beaucoup avec ATMO Grand Est, sur l'énergie, avec Alter Alsace Énergies, etc.

La dimension transfrontalière, elle, a été abordée avec l'ARIENA, qui avait monté un projet INTERREG se prolongeant par des échanges entre établissements scolaires. Ces rencontres entre des classes françaises et allemandes, accompagnées par des animateurs des deux pays, sont intéressantes, car elles permettent de se rendre compte que nous n'avons pas la même manière de travailler des deux côtés du Rhin, et que le type de fonctionnement au sein des structures liées à l'environnement ne sont pas les mêmes. Cependant, ce n'est pas un axe qui a été beaucoup développé, car nous ne sommes à Bussière que depuis 2010. La première étape a été de s'implanter localement, puis sur l'Eurométropole. La coopération transfrontalière devrait logiquement suivre, dans une démarche d'ouverture.


Site internet : https://sinestrasbourg.org

Actualité : le CINE de Bussière organise les 4 et 5 novembre 2017 un salon du livre, De la nature du livre.