Entretien avec Agnès Sinaï, journaliste environnementale, maître de conférences à Sciences Po et fondatrice de l'Institut Momentum.

Réalisé par Ludovic Fresse pour «-Rue de la Mémoire-» en novembre 2014.


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Les géologues recherchent des signaux dits « stratigraphiques » pour prouver la réalité de cette époque dite de l'Homme. Plusieurs signaux accréditent la troisième hypothèse : la radioactivité qui résulte des essais nucléaires, la présence d'engrais de synthèse, qui se généralisent avec la « Révolution Verte » dans les années 1950, ou encore les artefacts, objets artificiels qu'on retrouve soit sous forme de déchets, soit comme sédiments dans les strates de la terre, soit à la surface des océans (on parle d'un continent de plastique dérivant dans le Pacifique).  

Rue de la MémoireLa conception dominante de l'histoire a longtemps été structurée par l'idée de progrès, comme si, de façon linéaire, le temps s'accompagnait de découvertes scientifiques et d'innovations technologiques permettant à l'humanité de vivre mieux. À l'heure de l'Anthropocène, doit on abandonner cette idée de progrès, ou plutôt la réinventer ?

Agnès Sinaï  : Tous les théoriciens ne sont pas du même avis. Il existe un débat entre ceux qui considèrent l'Anthropocène comme un triomphe de l'Homme, attribuant à celui-ci la capacité indéfinie de réparer une nature qu'il a lui-même détériorée, et ceux qui, au contraire, voient en l'Anthropocène un concept critique de la modernité. À l'Institut Momentum, nous sommes plutôt sur la deuxième position. Pour nous, l'Anthropocène risque d'induire une rupture radicale dans la marche du progrès, car la pénurie d'énergie et le changement climatique vont rendre la Terre de plus en plus difficilement habitable.

Il faut envisager la décroissance, la descente énergétique, voire la question du rationnement comme manière de répartir équitablement les ressources. Nous sommes pour la relocalisation des activités, notamment agricoles, pour des approches comme la permaculture, qui permet de réparer les sols, et pour tout ce qui participe de la résilience locale. Nous avons aussi une réflexion critique sur l'obsolescence programmée des objets, et sur l'extractivisme, c'est-à-dire la surexploitation des ressources minières.




Rue de la MémoireL'Institut Momentum, que vous avez fondé, axe son travail autour de la notion d'Anthropocène. Quelle est sa définition ?

Agnès Sinaï : L'Anthropocène est un néologisme qui désigne une époque géologique marquée par la puissance des activités humaines : il s'agit littéralement de « l'époque de l'homme ». L'humanité des sociétés industrielles est en effet devenue une force géologique au même titre que les volcans, les météorites ou les glaciations. Selon un certain nombre de géologues et de chimistes, tels que Paul Crutzen, qui est à l'origine de ce néologisme, un tel phénomène requiert une appellation spécifique.

La date de début de l'Anthropocène fait l'objet de débat. Une première hypothèse le fait commencer avec la première révolution industrielle et le développement de la machine à vapeur, dans l'Angleterre du XVIIIème siècle. Une deuxième hypothèse le situe plus tôt, au Néolithique, avec les premières implantations sédentaires et les modifications agricoles liées à la fin des cultures nomades, il y a plus de 10 000 ans. Une troisième hypothèse, qui est en train de s'imposer, situe l'époque de l'Anthropocène au tournant de la Deuxième Guerre Mondiale avec la montée en puissance du pétrole comme énergie planétaire et de la mondialisation, notamment financière et marchande, avec la création d'institutions comme le GATT.

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Rue de la Mémoire : Vous avez défini l'Anthropocène comme un concept géologique. Traditionnellement, l'histoire s'intéresse d'abord aux relations entre les groupes humains, laissant l'étude de l'environnement à la géologie et à la biologie. L'Anthropocène n'exige-t-il pas une relecture de l'histoire où la culture et la nature cesseraient d'être envisagées séparément l'une de l'autre ?

Agnès Sinaï : Si. D'où l'importance de l'historie environnementale, représentée par exemple par Jean-Baptiste Fressoz, auteur de «/L'Apocalypse Joyeuse » (Seuil 2012). L'Anthropocène demande une approche politique nouvelle dans le sens où il introduit la question de l'espèce. Or, les tenants de la modernité, à commencer par les encyclopédistes Diderot et d'Alembert, font l'impasse sur cette question.  Pour eux, le progrès de l'humanité se fonde sur une rupture avec la nature, une volonté de la soumettre et de la domestiquer, afin que le sujet moderne puisse pleinement s'émanciper.

Cependant, le fait de se penser en tant qu'espèce peut avoir des conséquences politiquement troublantes, car cela peut conduire à une forme de bio-politique. Il y a sans doute un vide théorique autour de cette notion d'espèce, car l'humanité est responsable d'une catastrophe en visant une émancipation qu'elle considère comme un dû.


Rue de la Mémoire : La responsabilité historique de l'Anthropocène revient aux pays industrialisés depuis longtemps. Existe-t-il une dette écologique de certains pays envers d'autres ?

Agnès Sinaï : Cette question est au cœur des négociations climatiques, puisque l'Inde, la Chine, et plus globalement les pays du Sud refusent d'être amalgamés aux responsables historiques du réchauffement. Actuellement, les pays émergents demandent un fonds pour le climat censé être abondé à hauteur de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020, à titre de compensation.

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